Georges Gouriten
Libres et égaux

Dans les derniers articles, j'ai critiqué certains fondements de notre modèle de société : l'inégalité, la méritocratie, et la compétition. Cependant, faire cette critique n'est pas suffisant. Si le capitalisme, la méritocratie, et le néolibéralisme sont des idéologies dominantes aujourd'hui, c'est parce qu'elles ont une certaine cohérence et qu'il n'y a actuellement pas d'alternative crédible pour une organisation sociale à la fois juste et efficace.

Il est impossible ici de ne pas évoquer le communisme, qui incarne depuis longtemps une alternative systémique. Pour en parler, je pense qu'il est tout d'abord nécessaire de prendre un peu de recul sur la manière dont l'histoire et l'actualité des régimes communistes sont rapportés. La majorité des intellectuels appartenant à l'élite méritocratique sont naturellement amenés à défendre le modèle de société qui légitime leur position sociale et, par conséquent, ils n'ont pas tous un regard désintéressé et objectif sur ces questions. S'il est tout à fait possible de critiquer l'URSS, la Chine, ou Cuba, n'oublions pas de rapporter ces critiques à celles que nous pouvons faire de notre propre modèle de société, de sa violence, et de ses aberrations.

D'autre part, il est important d'être conscient que les difficultés des projets communistes sont en partie liées aux pressions que les forces non communistes ont exercé ou exercent sur eux. L'URSS naissante, par exemple, a fait face à l'offensive militaire d'une coalition internationale visant à rétablir la monarchie en Russie. Peu après sa révolution, Cuba a connu, de la part de son voisin américain, une tentative d'invasion puis un embargo qui dure toujours. Les exemples ne manquent pas.

Ceci étant dit, les régimes communistes ont posé et posent encore nombre de problèmes, et il convient de les identifier clairement. D'une part, il y a eu des transitions trop brutales, qui ont conduit à des guerres civiles, des famines, et des répressions violentes. D'autre part, il s'est généralement établi, avec le temps, un pouvoir élitiste, incarné par des autocrates ou une nomenklatura. Cette organisation du pouvoir est une trahison complète de l'idéal initial.

Il me semble aujourd'hui nécessaire de relancer la réflexion théorique et systémique, en tâchant de faire une synthèse des idéaux communistes et libéraux, en réfléchissant de manière très pragmatique aux questions structurelles : la gouvernance politique, l'organisation du travail, et la répartition des richesses.

Pour cela, je pense qu'il est pertinent de repartir de l'idéal démocratique et d'un projet de citoyennes et de citoyens libres et égaux. La liberté est une condition de la démocratie. C'est par la liberté que le citoyen accède au respect et à la dignité, parce qu'il n'est pas soumis à une personne ou à une organisation. C'est par la liberté que le citoyen s'émancipe et s'épanouit. Mais, l'égalité, qui est particulièrement malmenée aujourd'hui, est tout aussi nécessaire. C'est parce que les citoyens sont véritablement égaux entre eux qu'ils peuvent construire un débat collectif fructueux. C'est par l'égalité que la véritable amitié entre les citoyens est elle aussi possible, dans la considération de l'autre comme un égal, et non pas un supérieur ou un inférieur.

Dans les prochains articles, je vais développer la réflexion sur cet équilibre entre liberté et égalité, et m'appuyer sur cette réflexion pour formuler des propositions concrètes pour un autre modèle de société.

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