Georges Gouriten
Gouvernance et mobilité par le tirage au sort

Dans l'article précédent, j'ai fait la proposition d'un espace démocratique qui comprendrait le domaine économique, dans le cadre d'un État articulant les différentes échelles et les différents secteurs d'activité. Un tel État deviendrait l'incarnation du principe démocratique et se devrait d'organiser sa gouvernance en fonction. Dans cet article, j'introduis certains éléments de ce qui constitue, selon moi, la forme d'une telle gouvernance démocratique.

En préambule, réunir le politique et l'économique, ce serait réconcilier le travailleur et l'homme politique. Chaque travailleur serait en même temps un homme politique et chaque homme politique serait un travailleur. Chacun serait au service de l'État et de l'intérêt général. Un boulanger ne serait plus en charge d'un commerce de boulangerie, mais participerait à un service public permettant l'alimentation de toutes les citoyennes et de tous les citoyens de son secteur. Dans un tel contexte, se poser la question de la gouvernance revient à se poser la question de l'organisation générale du travail.

Le travail est actuellement organisé de manière très inégalitaire. Certains font peu d'études et font l'ensemble de leur carrière dans des postes peu qualifiés. D'autres font de longues études et uniquement des métiers très qualifiés. Il y a des personnes qui ne se verront jamais confier de responsabilités importantes, d'autres en auront toute leur vie. Cette organisation du travail découle directement de l'idéologie méritocratique et des institutions qui la mettent en œuvre : le système d'éducation et de formation, les entreprises, les institutions publiques, etc. Elle conduit à une hiérarchie sociale où le type de travail effectué est fonction de sa classe sociale. L'élite occupe les postes à responsabilité, les plus modestes les travaux les plus pénibles, et la classe moyenne est entre les deux.

Malgré ses failles, le système méritocratique a sa propre logique et assure un certain ordre. Pour formuler de nouvelles propositions, il faut être capable d'inventer un autre type d'ordre, formant lui aussi un ensemble cohérent. Pour ce faire, je souhaite m'appuyer sur l'idée d'égalité, partir du principe que chaque citoyenne ou citoyen est l'égal de l'autre. Il ne s'agit alors plus d'instaurer des classements, mais d'organiser la répartition des responsabilités et des pouvoirs sur la base de mandats limités dans le temps, progressivement complexes, et répartis par tirage au sort. Je pense que c'est dans un tel cadre, de mobilité sociale par le tirage au sort, que l'on instaure une égalité réelle et une véritable démocratie. Je fais ici le choix d'une gouvernance organisée autour d'une structure pyramidale et de mandats, je discuterai des raisons de ce choix dans des articles ultérieurs.

De manière concrète, chaque travailleuse ou travailleur choisirait tout d'abord une filière de spécialisation, au sein de laquelle il évoluerait pendant une durée suffisamment longue, par exemple quinze ans. Au sein de cette filière, il y aurait différents niveaux d'expertise. Dans la filière maraîchage, par exemple, le niveau 1 serait maraîcher, le niveau 2 coordonnateur d'une exploitation maraîchère employant plusieurs maraîchers, et le niveau 3 coordonnateur d'un territoire qui comprendrait différentes exploitations.

Un travailleur effectuerait plusieurs mandats au sein de sa filière de spécialisation. Chaque mandat durerait par exemple trois ans. Les dates de rotation des mandats seraient harmonisées pour que chacun puisse candidater aussi largement que possible lorsque son mandat expire. Un nouveau venu dans une filière commencerait nécessairement par un mandat de niveau 1, puis, après avoir correctement rempli un mandat de ce niveau, il pourrait postuler au niveau suivant. Une fois la durée de spécialisation épuisée, le travailleur pourrait changer de filière ou non, en fonction de son souhait et de la demande pour celle-ci.

La répartition pour les filières de spécialisation et pour les mandats se ferait par des algorithmes qui reposeraient sur des listes de vœux et des tirages au sort. Les algorithmes pourraient aussi prendre en compte d'autres paramètres, par exemple l'historique de chacun, pour qu'in fine tout travailleur puisse faire à peu près autant de mandats de niveaux élevés au cours de sa carrière, s'il le désire. Les systèmes seraient automatisés, fonctionneraient de manière transparente, et reposeraient sur des critères objectifs. Cette logique pourrait s'appliquer à tous les niveaux de la hiérarchie, sans exception. Les durées des filières de spécialisation et des mandats seraient décidées de manière pragmatique, afin d'équilibrer le besoin de spécialisation et celui d'organiser la rotation. Le besoin de spécialisation ne devrait cependant jamais empêcher une rotation effective.

Un telle réorganisation du travail nécessite un véritable changement de civilisation, mais je pense que ce serait tout à fait bénéfique. Si les conditions de sa mise en pratique sont bonnes, choisir le tirage au sort serait un tout autre rapport au pouvoir et à la hiérarchie sociale. C'est, à mes yeux, le seul un moyen d'instaurer une vraie égalité entre les citoyennes et les citoyens. Une personne qui se verrait confier une responsabilité importante se la verrait confier du fait du hasard. Elle serait d'autant plus encline à se considérer comme au service de la société, plutôt que de considérer la société comme étant à son service. A contrario, quelqu'un qui serait au bas de l'échelle du fait du hasard n'aurait pas à culpabiliser de l'être.

Le tirage au sort pourrait permettre d'atténuer nombre de logiques nuisibles pour la collectivité qui découlent de l'inégalité et de la mise en compétition des individus : l'affrontement primaire, l'humiliation, la domination, le clanisme, le népotisme, la discrimination, les manipulations diverses, les luttes de pouvoir égotiques, etc. Grâce à une mobilité effective dans les mandats, ce serait aussi la fin des statuts inamovibles et des rentes de situation. La hiérarchie sociale ne serait probablement pas aussi lourde, chacun étant à même de retourner, à certains moments de sa carrière, à un travail de base. La mobilité atténuerait aussi le corporatisme et la vision tunnelisée. Les citoyens pourraient, au contraire, élargir leur compréhension du monde social et de sa diversité ; et, ce faisant, remettre l'intérêt général au cœur de leur travail.

Il ne s'agirait pas d'un empêchement à la liberté de choisir son métier. Le tirage au sort se ferait en prenant en compte la préférence personnelle de chacun, donc possiblement dans un juste équilibre entre les volontés individuelles et les besoins collectifs. Notons d'ailleurs que cette liberté est, en réalité, déjà particulièrement empêchée dans l'organisation sociale en vigueur. Tout le monde ne peut pas être directeur d'entreprise ou haut fonctionnaire. Il faut bien qu'il y ait aussi des ouvriers, des artisans, etc. En organisant la rotation, nous pourrions, au contraire, permettre à bien plus de gens de sortir du cantonnement social.

Certains diront qu'il n'y aurait plus aucune motivation à bien faire son travail, puisque la progression serait indépendante de son mérite. Cela ne serait pas le cas. D'une part, pour progresser, il s'agirait préalablement de remplir correctement son mandat. Quelqu'un qui ne s'impliquerait pas suffisamment dans son travail pourrait se voir sanctionné, par la hiérarchie ou par une justice indépendante. Le mérite aurait sa place, non pas pour classer les individus, mais pour assurer un niveau minimum de performance. Ce serait une logique d'examen plutôt que de concours. La réussite des uns ne se ferait pas au détriment de la réussite des autres, et la réussite de tous serait possible. D'autre part, il s'agirait de revigorer le sens de l'intérêt général et la fierté du travail bien fait. Si un individu veut bénéficier de produits et de services de qualité dans sa consommation, il a aussi le devoir d'assurer de la qualité dans les services et les produits dont il est responsable. Cela, tout un chacun peut le comprendre, d'autant plus s'il y a une répartition juste du travail et des richesses.

La rotation dans les filières et les mandats impliquerait des efforts non négligeables en terme d'éducation et de formation, et c'est tant mieux. Chaque citoyenne et citoyen devrait avoir le droit à d'accéder à un niveau d'éducation qui lui permette de travailler dans différents métiers et différents secteurs. C'est par cette polyvalence que se construit pleinement l'épanouissement, l'intelligence, et la citoyenneté. Je pense que le cantonnement à un métier est une violence pour l'individu et bien souvent, ceux qui la défendent, ne l'accepteraient pas pour eux-mêmes. Une telle polyvalence n'a rien d'impossible, la capacité d'apprentissage et d'adaptation est comme un muscle, qu'il faut entraîner tout au long la vie. Plus le niveau d'éducation est élevé, plus un individu connait des expériences d'adaptation, plus il saura s'adapter.

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