Georges Gouriten
Étendre l'espace de la démocratie

Après avoir élaboré une critique de l'organisation sociale puis évoqué la nécessité de repenser le projet démocratique, je souhaite formuler des propositions concrètes pour la construction d'une alternative. Pour ce faire, je pense qu'il y a trois thèmes essentiels à développer : la gouvernance politique, l'organisation du travail, et la distribution des richesses. Pour chacun d'entre eux, il va s'agir de penser un juste équilibre entre liberté et égalité, et donc, dans le contexte de notre fonctionnement fondamentalement inégalitaire, de redonner sa place au principe d'égalité. Pour commencer, je vais me pencher sur une première question liée à la gouvernance politique, celle de l'étendue de la démocratie.

Les sociétés contemporaines qui se déclarent démocratiques le font généralement dans le cadre d'un espace limité. Il y a la vie politique d'un côté et le secteur privé de l'autre. Il s'agirait d'assurer un contrôle politique sur le secteur public et, globalement, de laisser-faire le secteur privé qui, pour sa part, répond aux lois du marché. Les lois de l'offre et de la demande se suffiraient alors à elles-mêmes pour assurer une répartition optimale de la valeur et de l'activité. Pour les ultra-libéraux, le politique devrait intervenir le moins possible dans la vie économique, qui échappe alors, de fait, à l'espace démocratique. Cette vision du monde est tout à fait contestable.

La vie d'une entreprise a un impact majeur sur les territoires dans lesquels elle est active et sur les personnes qui sont impliquées dans son fonctionnement. Elle créé de l'emploi, de la richesse, des échanges, une culture locale. Une entreprise participe pleinement à la vie de la cité, et est, de fait, un acteur politique. Selon moi, il ne peut y avoir de démocratie réelle si les acteurs économiques ne font pas pleinement partie de l'espace démocratique.

Je pense que la distinction secteur public / secteur privé est une distinction tout à fait discutable et que, mis à part les questions de gouvernance et de propriété, il n'y a pas de différence fondamentale entre un acteur public et un acteur privé. Chacun d'entre eux contribue à la bonne marche de la société, dans son domaine d'expertise. Les entreprises du plastique produisent du plastique, les hôpitaux produisent des services de soin, les écoles produisent des services d'éducation, etc. Bien entendu, ce ne sont pas les mêmes savoir-faire ni les mêmes conditions de travail, mais il s'agit toujours de produire des biens et des services pour la société, y compris les biens exportés qui permettent l'importation d'autres biens en retour.

Le projet néolibéral consiste à développer une concurrence toujours plus rude entre les individus et les organisations. Cette concurrence entraîne nombre de problèmes, et en particulier, elle empêche la possibilité de coopérer intelligemment. Il me semble qu'il est temps de changer de perspective. En prenant pleinement conscience de l'interdépendance des acteurs et de la nature collective d'un projet de société, il est logique que la politique et l'économique se rejoignent, que le monde du travail ne soit pas coupé de la démocratie et de la citoyenneté.

Pour ce faire, c'est, selon moi, l'État qui a le potentiel de devenir la matrice de la vie économique et d'être le garant d'une juste organisation du travail et d'une distribution équitable des richesses. Il s'agit pour cela d'imaginer que l'ensemble des organisations (acteurs privés, acteurs semi-publics, acteurs publics, …) soient rassemblées au sein d'un État qui deviendrait l'institution centrale de la vie sociale, qui articulerait les différentes échelles et les différents secteurs d'activités.

Un tel choix ouvrirait bien des possibles. La vie sociale et les territoires pourraient ne plus être mus par une décision élitiste, majoritairement issue de l'affrontement des intérêts privés, mais par un intérêt général en action, gouverné par des processus véritablement démocratiques. Chaque travailleur serait au service, non plus d'une entreprise X ou Y, mais du bien commun.

Il deviendrait possible de planifier l'économie et le plein emploi, d'organiser la mobilité sociale, et de s'engager pleinement dans la transition écologique. Il ne serait plus question de produire pour produire ou de consommer pour consommer, mais de se poser collectivement plusieurs questions ; celle de savoir ce que nous voudrions produire, en prenant en compte les conséquences que cette production entraîne ; celle de la manière dont nous organisons la production ; et celle de la manière dont nous organisons la consommation.

Bien entendu, un tel État ne peut advenir que s'il repose sur une gouvernance véritablement démocratique. Je développerai cette question dans les prochains articles.

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